Grup Yorum : mourir pour chanter. Par Jean Michel Gambini

Le Groupe Yorum ( Yorum signifie Interprétation) a été fondé à Istanbul en 1985 par des étudiants progressistes. Ils se sont voulus dès le départ la voix de tous les peuples de Turquie ( turcs , kurdes, arabes, arméniens, lazes…) et se sont engagés aux côtés de nombreuses luttes et mouvements sociaux. Le Groupe qui a publié de nombreux albums et organisé des concerts tant en Turquie qu’en Europe a été particulièrement réprimé depuis ( prison, tortures..). Le régime d’Erdogan leur a interdit de se produire sur scène. Pour obtenir le droit «  de chanter » des membres du groupe ont entamé des grèves de la faim sur plusieurs mois. Deux sont décédés, Helin Bölek et Ibrahim Gökçek rencontré très récemment par une journaliste pour le compte du site Ballast. Nous reproduisons ci dessous la traduction d’un article de Yeni Yaşam pour le site de Ballast.


Grup Yorum est un groupe de musique popu­laire en Turquie : une ving­taine d’al­bums, plus de deux mil­lions d’exem­plaires ven­dus. Fondé en 1985 afin de dénon­cer le coup d’État mili­taire, ses membres se sont suc­cé­dé au fil des décen­nies — on dit que plus de 75 artistes l’ont ani­mé et conti­nuent de le faire. Mais ses chants, poly­glottes, n’ont jamais dévié d’un pas : por­ter, par l’art, l’i­déal d’é­man­ci­pa­tion socia­liste. Le groupe a essuyé plus de 400 plaintes et une quin­zaine de ses membres ont été incar­cé­rés. Face à la répres­sion fas­ciste du régime d’Erdoğan, accu­sant de « ter­ro­risme » qui­conque s’op­pose à son pou­voir, une grève de la faim illi­mi­tée a été entre­prise par plu­sieurs d’entre eux : une stra­té­gie dis­cu­tée au sein même des gauches turques et kurdes. Leurs reven­di­ca­tions ? Que cessent les per­sé­cu­tions et que le groupe puisse de nou­veau se pro­duire sur scène. Il y a un mois mour­rait la jeune chan­teuse Helin Bölek, après 288 jours de grève. À l’heure qu’il est, le bas­siste Ibrahim Gökçek se trouve dans un état extrê­me­ment cri­tique. Nous tra­dui­sons un article de Reyhan Hacıoğlu, une jour­na­liste que son métier a conduit en pri­son : elle vient de se rendre à son che­vet.


Voilà bien long­temps que les faits sont por­tés au grand jour, que des cam­pagnes de hash­tag ont été créées, que des orga­ni­sa­tions citoyennes et des par­tis poli­tiques ont lan­cé des appels, ceci jus­qu’à la déci­sion de deux avo­cats de se joindre à ce jeûne de la mort… Cela fait 11 mois que nous sommes témoins d’un com­bat mené par trois per­sonnes en faveur de la jus­tice ; deux sont mortes, la troi­sième fond chaque jour un peu plus. Les membres de Grup Yorum ont subi répres­sion, arres­ta­tions et gardes à vue — comme seule la Turquie sait le faire — uni­que­ment parce qu’ils vou­laient chan­ter libre­ment. Helin Bölek a per­du la vie le 3 avril der­nier, au 288e jour d’une grève de la faim qui lui a été fatale. Reste Ibrahim Gökçek, qui, en dépit de l’in­dif­fé­rence de l’AKP, conti­nue de lut­ter afin de pou­voir chan­ter les chan­sons inache­vées de Helin.

Après une longue cor­res­pon­dance, le mes­sage nous par­vient depuis la Maison de la résis­tance : mer­cre­di, à 13 heures, « vous pou­vez venir ». Cela prend du temps, du fait du la crise du coro­na et de mon igno­rance de la route ; j’ar­rive dif­fi­ci­le­ment à trou­ver le lieu. Les gens ne l’ap­pellent plus le Cemevi1 du quar­tier, mais la Maison de la résis­tance et de Grup Yorum. Arrivée dans le quar­tier en ques­tion, deux mon­tées plus loin, il n’a plus été dif­fi­cile de déni­cher l’en­droit où les noms de Helin et d’Ibrahim sont ins­crits. On m’an­nonce ; il est d’ac­cord ; voi­ci que je le trouve juste là, face à moi, dans cette petite pièce pleine de ses sou­ve­nirs, de ses proches et des pré­sents reçus en nombre.

« Reste Ibrahim Gökçek, qui, en dépit de l’in­dif­fé­rence de l’AKP, conti­nue de lut­ter afin de pou­voir chan­ter les chan­sons inache­vées de Helin. »

Je suis venue pour entendre la voix d’un chan­teur popu­laire, et je n’ai pu entendre ma propre voix. Nous nous sommes regar­dés lon­gue­ment, je l’ai remer­cié et lui ai dit que je ne vou­lais pas trop le fati­guer — mais peut-être pou­vait-il me don­ner deux phrases, quelque chose… ? L’enregistrement démarre, grâce à l’aide des com­pa­gnons pré­sents, et, au bout de deux phrases, Ibrahim se tait. Il n’y a plus aucun sens à poser des ques­tions ; quant à attendre des réponses, cela m’est deve­nu trop dur… Je suis res­tée là, plan­tée, l’en­re­gis­treur en main. Ce visage, je ne sais le regar­der ; je sens cet effort qu’il four­nit pour ter­mi­ner sa phrase, mais je ne sais que faire.

C’est lui qui rompt le silence, pour me deman­der « Quelle était ta ques­tion ? » Je réponds : « J’en ai plein, mais le plus impor­tant c’est ce que toi tu veux dire. » « Je veux pou­voir redon­ner des concerts, chan­ter… C’est mon seul sou­hait, mon seul rêve. Que nos reven­di­ca­tions soient recon­nues, que Sultan Gökçek et Ali Arici soient libé­rés, que les menaces cessent et que prenne fin l’in­ter­dic­tion pour nous de jouer en concert… » Ces phrases n’ont évi­dem­ment pas été pro­non­cées faci­le­ment. Mais attendre un peu plus signi­fiait le fati­guer un peu plus — je l’ai regar­dé dans les yeux et j’ai dit que cela suf­fi­sait. Car ce qu’il veut, ce pour quoi il lutte, tout est là, expo­sé au grand jour. À côté de son lit, une pho­to de Helin et Mustafa2, ain­si qu’une autre de ses noces avec Sultan3 ; une mar­gue­rite a été dépo­sée près d’elles, à sa demande.

[Helin Bölek, chanteuse du groupe décédée le 3 avril 2020, à l’âge de 28 ans (DR)]

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le Président turc non seulement mène la guerre au Kurdistan voisin (Rojava) mais il fait aussi la guerre à son propre peuple . Tiens! ce mot guerre qui déresponsabilise….