La capitale des roses, un ouvrage poignant. Par Jacques Casamarta

Par Jacques Casamarta :

En ce premier mai et encore en période de confinement, j’ai choisi de publier un article qui relate d’une histoire, qui parle de captivité et de lutte pour la liberté. J’ai choisi de parler d’un ouvrage poignant, La capitale des roses qui a été coédité en 2019 par Per a Pace et Ancre latine. Plus de 300 pages, de témoignages émouvants, tiendrons le lecteur en haleine. Ils émanent  de jeunes étudiants, engagés pour la justice, les droits humains et la solidarité dans le Maroc monarchique d’Hassan II, au cours des années 70, communément appelées les années de plomb. Ces Jeunes se sont forgés une conscience dans l’effervescence politique et culturelle des années de l’après indépendance de leur pays. Avec cet ouvrage, Il s’agit de témoignages, d’un véritable travail de mémoire. Une mémoire reconstituée minutieusement et qui retrace près de 9 années de captivité dans les bagnes marocains. ce livre ne laissera personne indifférent.

Engagés dans le mouvement marxiste-léniniste « Ila Amam » (En Avant), c’est dans la ville de culture ouvrière, la cité des phosphates à Khouribga que la plupart d’entre eux, se forgeront une conscience syndicale et politique.

Et c’est par une soirée de printemps, le 12 avril 1976 à Rabat, il y a 44 ans, que leur vie va basculer dans l’horreur. A partir de ce moment, une nouvelle vie de calvaire et de torture, va commencer pour ces jeunes étudiants. Durant près d’un an et demi, ils  seront incarcérés (480 jours) dans le tristement célèbre lieu de détention secret « le complexe » à Rabat. 

Les disparus de la Capitale des roses

Coupés du monde dans un isolement complet, sans nouvelles de l’extérieur et de leur proche famille, ils seront maltraités avec une cruauté sans limite, privés de défense, privés d’avocats et surtout condamnés arbitrairement au bagne. Ils seront ainsi les « disparus de la capitale des roses », engagés dans une lutte quotidienne pour survivre.

C’est cette histoire minutieusement décrite et remarquablement écrite, que les auteurs nous ont restitué leurs dures épreuves, y compris les interrogatoires, tortures et souffrances diverses infligées.  

C’est le 5 août 1977, qu’ils seront transférés les yeux bandés dans l’antre de l’enfer au sud du Maroc dans le sinistre bagne ou mouroir d’Agdz, une forteresse, (Ksar) où ils passeront plus de trois années d’humiliations, de nouveaux sévices et autres scènes d’horreurs.

C’est dans ce bagne installé dans la région de Ouarzazate, au nom évocateur, « Al-had, la limite » et toujours sans aucune nouvelle de leur famille, qu’ils partageront leurs journées, leurs nuits d’angoisses et de souffrances avec d’autres bagnards, les sahraouis, hommes, femmes, vieillards et enfants… 

la limite entre la vie et la mort

Certains jours, ils pensaient que « Personne, ne sortirait vivant de cette prison », que c’était la « frontière entre l’illusion et la réalité », « la limite entre la vie et la mort ». Ils maudissaient l’enfer où ils croupissaient, avec toujours la crainte des tortures.  

« Nous sommes les tombes de la vie, des morts vivants, des fantômes la nuit et des ombres le jour ». Voilà le sentiment qui domine parmi ces disparus de la capitale des roses.

La lecture de cet ouvrage ne laissera aucun doute, car ils étaient bien tombés dans le domaine de l’arbitraire où tous les droits, même les plus élémentaires sont inexistants. Ils savaient qu’à tout moment, ils couraient le risque d’y laisser leur peau et disparaitre sans laisser de trace, car ils étaient des internés clandestins, à la merci des gardiens, des bastonnades, mais aussi victimes de carences alimentaires et d’absence totale de soins médicaux.

Mais l’envie de vivre et de résister ne les a jamais quittés. Ils ont lutté de toutes leurs forces, même dans les moments les plus dramatiques, pour rester debout et aller de l’avant.

Le 22 octobre 1980, les prisonniers d’Agdz, Sahraouis compris, seront de nouveau transférés, dans un autre bagne, celui de Kalaât Mgouna.

Ce livre est un témoignage,  un monument de courage, de résistance, de lucidité et de solidarité très forte. Unis les uns aux autres, ils ont réussi à repousser toujours plus loin les limites de la vie. Pour survivre ils ont été ingénieux, bravé les interdits, lutté contre l’anorexie intellectuelle et physique.

Enfin, la libération, après 9 années de captivité

La disparition n’a pris fin que le 31 décembre 1984 avec leur libération et ce n’est qu’à partir de ce moment-là seulement, qu’ils apprendront qu’un procès, leur procès, avait bien eu lieu à Casablanca avec d’autres militants et que celui-ci avait débuté le 03 janvier 1977 et duré 43 jours.

Les condamnations prononcées lors de ce procès ont été très lourdes comme en atteste un document du tribunal. « La cour d’appel de Casablanca a prononcé ses jugements à l’encontre de 138 criminels, plus 39 criminels qui sont toujours en fuite » …  et de poursuivre, « les verdicts tombent : 39 condamnations à la perpétuité dont 34 par contumace. Les autres condamnations s’échelonnent entre : trente, vingt, dix et cinq ans… 500 inculpés, acquittés par le tribunal, seront remis en liberté… »

Lors de ce procès, Mohammed Nadrani l’un de nos auteurs avait été condamné par contumace à perpétuité avec Mahammed Errahoui et Abdennaceur Bnouhachen.

Parmi les très nombreux militants qui comparaissaient au procès de Casablanca en janvier 1977, le plus célèbre restera incontestablement Abraham Serfaty l’un responsable du mouvement « Ila Amam » condamné à perpétuité et qui ne sera libéré qu’au début des années 1990.  Brahim Mouis que nous connaissons maintenant depuis plus de 10 ans, a fait ses premières armes militantes avec Nadrani et Kounsi à Khouribga. Jugé lui aussi lors du procès de Casablanca, il y purgera dix années dans la prison de Kenitra. C’est grâce à lui et aux séjours et actions solidaires de l’association Per a Pace que nous avons rencontré ses amis, les auteurs de ce poignant et émouvant témoignage.

la Capitale des Roses est aussi une passerelle en méditerranée, entre des militants des deux rives. Je pense à César Fazzini fervent défenseur des droits humains et de la solidarité, malheureusement disparu trop tôt, qui aurait bien aimé voir cet ouvrage publié.

Il est un hommage à tous ces militants, parce que rien ne pourra effacer ces moments terribles vécus par ces hommes, prisonniers hors du commun, fauchés en pleine jeunesse et hantés encore aujourd’hui par tant d’inhumanité et d’injustices.

Respect et admiration envers ces disparus condamnés au silence total. Un grand soutien à leur volonté de lutter, par un devoir de mémoire, contre l’oubli de ces années martyrisées et de ceux qui malheureusement ne sont pas revenus des bagnes.

Ce livre ne laissera personne indifférent.

Jacques Casamarta

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Militant du parti communiste depuis 51 ans, après avoir vécu ma maladie infantile, en mai 68, je lis souvent des contributions de Ensemble, qu’il m’arrive fréquemment de partager !
En plus je suis un ami de Jacques et le sujet m’intéresse.

J’ai lu ce livre qui décrit admirablement bien ce que l’engagement des hommes rentrés en résistance contre l’oppression peut braver avec toute la détermination de leur lutte les violences, les tortures, les humiliations du pouvoir jusqu’à l’oubli de soi.
Toute mon admiration à ces hommes de convictions
A lire absolument