La Corse durement touchée par le Covid-19

Entretien avec Muriel Buisson, syndicaliste CGT et  cadre hospitalier à la Miséricorde d’Ajaccio

Muriel Buisson

Comme tous les citoyens de Corse et de France, mais plus généralement du monde,  nous sommes aujourd’hui confinés dans nos demeures depuis l’annonce par Emmanuel Macron, le 16 mars dernier, au lendemain du premier tour des élections municipales, des mesures prises face à l’étendue dramatique du Covid 19.

On rappellera que celui-ci s’est déclaré en Chine en novembre 2019, pour s’étendre jusqu’à l’Italie, notre pays voisin et aujourd’hui au monde entier.

Beaucoup de citoyens, de professionnels de santé, accusent le gouvernement d’avoir tardé à prendre des dispositions sanitaires ou encore l’accusent d’imprévoyance où de  tergiversations.

En tous les cas ce virus met en lumière les difficultés de notre système de santé, qui a subi ces 10 dernières années, des baisses drastiques de budget, des suppressions massives de personnels et de lits hospitaliers.

L’hôpital d’Ajaccio est en première ligne et son personnel est engagé dans un combat décisif pour venir à bout de ce virus. On rappellera que celui-ci a déjà durement touché la Corse avec à ce jour plus d’une vingtaine de décès. Parmi ceux-là, Nicolas Alfonsi, ancien sénateur et ancien maire de Piana.

La Corse avec 29% de la population totale ayant plus de 60 ans,  contre 25% en France métropolitaine, est une région à risque.  

Manca Alternativa a voulu en savoir plus et a rencontré Muriel Buisson, cadre hospitalier à l’hôpital de la Miséricorde à Ajaccio, syndicaliste CGT, mais aussi militante engagée dans la reconstruction de la gauche,  avec le mouvement Inseme à Manca/Ensembre à Gauche.

Manca Alternativa : Une première question, où en sommes-nous dans l’hôpital aujourd’hui et plus largement en Corse ?

Muriel  Buisson : La Corse est très touchée par cette pandémie, particulièrement sur le bassin ajaccien. Il est difficile de donner des chiffres sur le nombre de personnes réellement atteintes puisque le dépistage est limité aux personnes présentant des symptômes cliniques et il y a des formes asymptomatiques. 

Seuls les patients qui présentent les formes les plus graves sont hospitalisés, certains nécessitent une prise en soins en réanimation. L’hôpital a triplé sa capacité en lits de réanimation et transformé 4 unités de soins pour les patients COVID positif ou suspects.

Manca Alternativa : Le personnel est en première ligne, comment réagit-il ?

Muriel  Buisson : On ne choisit pas d’exercer nos métiers par hasard, aussi nous répondons aux besoins de la population du mieux que nous pouvons dans un contexte de crise dans le champ de la santé que nous dénonçons depuis longtemps.

Le personnel donne tout ce qu’il peut pour prendre soin des patients, personne ne compte ses heures de travail dans tous les secteurs, le soin, la logistique, les administratifs, les personnels techniques,  avec un espoir : parvenir avec les mesures de confinement prises à stopper la propagation du virus avec le moins de pertes humaines possible. Nous pensons aussi à  nos familles, aux collègues déjà atteints par la maladie, la peur est là, d’autant plus que le matériel mis à notre disposition n’est pas suffisant pour l’instant.

C’est encore pire dans le secteur libéral et dans l’action sociale.  La question d’une protection avec des masques FFP2 dans tous les secteurs d’activités indispensables à la vie quotidienne est posée.  

La solidarité de la population et des entreprises avec leur hôpital est impressionnant. C’est un véritable échange de mercis dans les deux sens.

Manca Alternativa : Le 25 mars dernier votre organisation syndicale la CGT s’adressait par courrier à monsieur le préfet de région et à madame la directrice de l’ARS. Quel était le contenu de la demande ?

Muriel  Buisson : Nous voulions des réponses sur les dates de livraisons de matériels. On nous a répondu avec une « notice » expliquant comment utiliser des masques FFP2 périmés ! Souvent inutilisables ! Nous demandions un positionnement responsable. La réponse a été plus qu’évasive. Les quantités de matériels à usages uniques nécessaires quotidiennement  (sur blouse étanches, sur chaussures, tenues  professionnelles UU, gants à manchons, masques chirurgicaux etc.) représentent des volumes hors du commun. L’urgence est à l’approvisionnement. Nous avons  le devoir, en tant que syndicalistes,  de penser à la protection des salariés,  c’est en ce sens que nous nous sommes exprimés.

D’autre part, le matériel nécessaire à l’augmentation de lits de réanimation (10 lits à 40 lits)  n’est toujours pas réceptionné. En fin de compte nous avons le sentiment de ne pouvoir compter    que sur le personnel heureusement dévoué et la générosité de quelques petites PME qui nous livrent le matériel dont ils disposent.

Manca Alternativa : Mécontents de la réponse obtenue par l’ARS ?

Muriel  Buisson : La réponse a été rapide, le lendemain même, par un mail de l’ARS expédié à Patrice Bossart, le secrétaire général de la CGT. Mais elle n’est pas satisfaisante, pire, elle est méprisante pour le personnel. Il y a le discours et il y a les actes. Ce mail, contredit la réalité de terrain et ce n’est pas la réponse que les personnels attendaient face à l’ampleur de la crise sanitaire et surtout l’absence criante de matériel.

Manca Alternativa : Dans cette situation, quelles sont les perspectives ?

Muriel  Buisson : Sur le terrain c’est compliqué. Heureusement le personnel a conscience que l’écrasante majorité de la population le soutient.

Nous ne pouvions accepter la réponse de l’ARS, c’est la raison pour laquelle nous avons répondu à ce courrier en précisant que :

– Concernant notamment les masques, nous avons été livrés par des collectivités qui avait conservé les masques de la crise H1N1 , mais que ceux-ci et pour beaucoup sont moisis.

– Concernant le matériel à usage unique, indispensable à la sécurité des personnels, nous n’avons aucune date de livraison.  Comment allons-nous tenir cette semaine si nos moyens ne s’améliorent pas urgemment ? La situation de notre territoire de par son insularité ainsi que la pandémie très active en Corse demande une attention particulière. Le pic épidémique devrait être pour cette semaine.

– Les personnels, quelles que soient  leurs catégories professionnelles, accumulent les heures supplémentaires, entraînant un épuisement massif. Nous exigeons que ces heures soient rémunérées et que l’ensemble des étudiants qui s’investissent au quotidien fassent aussi l’objet d’une rémunération spécifique. Certes, il faut d’abord gérer la crise sanitaire qui nous percute mais les personnels ne se contenteront plus de belles promesses et de remerciements, nous attendons des actes concrets.

– Concernant les commandes de respirateurs, 6 ont été livrés sur l’hôpital d’Ajaccio et 3 à Bastia. C’est nettement insuffisant si on veut équiper les nouveaux lits de réanimation. D’autres matériels sont indispensables comme : les pousses seringues, les scopes ….

Manca Alternativa : Que prévoyez-vous pour la suite ?

Muriel  Buisson : Maintenant nous sommes la tête dans le guidon. Sortons au plus vite de cette crise sanitaire, et sortons-en avec le moins possible de dégâts humains.  Demain, il est sûr que les personnels et les syndicats n’oublieront pas. Ils demanderont des comptes, parce que nous aimons notre métier. Le service public de la santé ne peut être géré comme une entreprise privée. La rentabilité chez nous se mesure en nombre de patients soignés, en nombre de patients sauvés.  

Manca Alternativa : On entend beaucoup parler de Chloroquine et de sa possible utilisation pour soigner les malades et en particulier ceux pris suffisamment tôt. Qu’en pensez-vous ? Disposons-nous de ce médicament à Ajaccio et en Corse?

Muriel  Buisson : Nous avons de la Chloroquine en pharmacie hospitalière, mais je ne connais pas les quantités disponibles. Concernant son utilisation,  je suis pour, mais à condition que le traitement soit prescrit par un médecin. Si ce traitement  peut sauver des vies c’est une très bonne chose. 

Entretien réalisé lundi 30 mars 2020.

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