Santé : 4 questions à Nathalie Coutinet

Université Sorbonne Paris Nord

Le droit à la santé pour tous est une exigence humaine fondamentale. Inseme à Manca a lancé le débat sur son site et engagé une campagne de pétition à ce sujet. voir ( http://chng.it/zLggrCDyRP). Pour poursuivre le débat, nous avons interrogé  Nathalie Coutinet universitaire à la Sorbonne Paris Nord et membre des économistes atterrés qui nous donne son sentiment.

La crise sanitaire actuelle révèle un grand nombre de défaillances, d’incohérences, d’insuffisances et de graves pénuries. Limitons-nous au secteur de l’industrie pharmaceutique où l’on constate des situations de quasi rupture de stocks, en particulier pour des médicaments vitaux. Pourquoi en est-on arrivé là ?

Les économistes néolibéraux et les fameux experts qui monopolisent quotidiennement les écrans de télévision ou qui sévissent dans une presse écrite bien-pensante, évitent pudiquement d’en donner les raisons. Tout au plus reconnaissent-ils du bout des lèvres le problème de la délocalisation des substances actives – pour l’essentiel en Chine et en Inde – sans en donner les causes, ni en pointant les responsabilités.

Vous faites partie des Economistes atterrés dont la réputation n’est pas de s’inscrire dans la pensée économique unique et qu’on ne voit pas souvent à la télé, vous avez sans doute un autre regard sur l’industrie pharmaceutique.

Manca alternativa.

D’après-vous, pourquoi a-t-on massivement délocalisé les productions de substances actives, au cours des dernières décennies ?

Les firmes pharmaceutiques sont fortement financiarisées. Cette financiarisation a comme conséquence que l’objectif majeur poursuivi par les managers des firmes est d’augmenter voire de maximiser la rentabilité. Pour cela différentes stratégies sont mises en œuvre dont l’externalisation et la délocalisation de certaines activités. Ainsi les firmes ont externalisé plusieurs étapes de production notamment celles des principes actifs. Ces étapes externalisées ont été localisées (et donc délocalisées) dans les pays où le coût de production est le plus faible. Pour les principes actifs la Chine et l’Inde ont été les pays choisis pour cette localisation. D’autres étapes sont aussi progressivement externalisées comme le façonnage et même la recherche et développement. En bref cela répond clairement à une logique financière d’augmentation de la rentabilité.

Manca alternativa.

Le secteur de l’industrie pharmaceutique s’est inscrit dans la globalisation de l’économie et de sa financiarisation. Quelques multinationales le dominent largement. Quels objectifs recherchent ces multinationales, pour l’essentiel anglo-saxonne ? satisfaire les besoins en santé des populations ou plus prosaïquement faire des sous, beaucoup de sous, sur le dos des patients et de la Sécurité sociale, pour ce qui concerne la France ?

Sans aucun doute, les objectifs des Pharma est le profit. Sanofi est la firme qui, après Total, distribue les plus gros dividendes à ces actionnaires. En 2020 et pour l’exercice 2019, les dividendes versés s’élèvent à 4 milliards d’euros. Ces énormes profits sont réalisés grâce à l’existence d’organisme de remboursement des médicaments, la sécurité sociale en France. Ces organismes solvabilisent le marché.

Manca alternativa.

D’aucuns parlent d’une Mafia du médicament. C’est d’ailleurs le titre d’un livre paru en 1977, aux éditions sociales. Vieux livre mais d’une remarquable actualité. Excès de langage ou réalité souvent méconnue du grand public ?

Je ne parlerai pas de Mafia car il n’y a rien d’illégal dans cette recherche de profit maximum. Les Pharma sont emblématiques du capitalisme financier. Les États les laissent faire, voire les encouragent dans cette voie. Les gouvernements des États-Unis ont, à plusieurs reprises, favorisé ce système. Pour ne prendre qu’un exemple, peut être le plus significatif, les États-Unis ont imposé les accords internationaux sur la propriété intellectuelle (les ADPIC) à l’OMC en 1994. Ces accords qui renforcent les brevets des firmes occidentales et surtout américaines ont contribué à accroître les profits mais aussi à restreindre l’accès aux traitements pour les populations ou les pays les plus pauvres.

Manca alternativa.

Certains préconisent la nationalisation – et non l’étatisation – de toute l’industrie pharmaceutique et le développement de la recherche publique, avec des moyens adéquats. Qu’en pensez-vous ?

La recherche sur les médicaments bénéficie déjà de financements publics importants. Un des problèmes est qu’il est quasiment impossible de chiffrer les montants publics accordés à la recherche et d’identifier la part qui est captée par les firmes. C’est un peu comme si les patients payaient plusieurs fois les traitements : en finançant via leurs impôts une partie de la recherche, puis en achetant via la Sécurité sociale les traitements à des prix élevés pour financer la recherche.

Ce qui me semble important est que le médicament ne soit plus considéré comme un bien comme les autres, que son statut et son importance soient reconnus et que sa production soit confiée à des firmes dont le but n’est pas la recherche de profit maximum. Cela ne suppose pas nécessairement la nationalisation. Il est possible de développer une industrie rentable et privée des médicaments sans les abus actuels. Cela a d’ailleurs été le cas dans le passé. Jusque dans les années 1980, les firmes pharmaceutiques ne se comportaient pas de cette manière, les brevets avaient une portée plus faible et les traitements étaient fournis à des prix plus raisonnables.

Nathalie Coutinet

Université Sorbonne Paris Nord

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