Une Corse à la recherche de perspectives. Par Jacques Casamarta

C’est un euphémisme que de dire que la situation économique et sociale de la Corse est difficile. Toutes les régions de France et européennes pourrait-on dire, s’enfoncent chaque jour un peu plus dans la crise du système dans lequel nous « évoluons ». La crise sanitaire si elle a mis a mal de nombreux secteurs, est aussi l’occasion pour certains employeurs et le gouvernement d’imposer de nouveaux reculs sociaux. Le chômage, les difficultés, la mal vie sont le lot quotidien de tellement de monde. Mais, la crise que connait la Corse, si elle se nourrit des mêmes causes que sur le continent français et européen,  ne revêt pas nécessairement, les mêmes formes que dans les autres régions. 

Une Corse en perte de repères

La Corse est une région attractive mais vieillissante. Le dernier recensement donne 327 283 habitants (chiffres Insee décembre 2017). C’est la région métropolitaine qui a bénéficié de la plus forte croissance, mais cette situation, résultat surtout d’une migration entamée 2006, ne doit pas cacher une réalité sociologique et un déséquilibre démographique. Le vieillissement de la population régionale est une tendance de fond : la part des plus de 40[1] ans qui s’élevait à 45,3% en 1975 est passée à 55,8%. Les deux grosses agglomérations que sont Ajaccio et Bastia recensent plus de la moitié de la population insulaire, soit 60%, et quand on sait que l’île compte 360 communes sur son territoire, on imagine aisément le grave problème démographique dans de très nombreuses communes, surtout de l’intérieur. Cette situation entraîne nécessairement un abandon des terres et des exploitations.

La Corse est aussi une pénurie d’emplois technologiques, d’absence de débouchés, un taux de chômage qui dépasse aujourd’hui avec la crise sanitaire les 11%, une vie chère de plus en plus insupportable, des salaires inférieurs à la moyenne nationale, une Corse qui importe 7 fois plus qu’elle n’exporte et un PIB toujours en dessous de la moyenne nationale. Ce que l’on consomme en Corse on ne le produit pas, il faut donc importer et c’est ainsi que la balance des échanges est largement déficitaire.

La politique du tout tourisme a peu à peu et insidieusement conduit à un abandon des terres agricoles, une absence de repère,  un abandon de filières, un gâchis économique et environnemental, et aussi, une absence de volonté et une grave crise morale.

La politique agricole n’est pas non plus une réussite et la part de l’agriculture dans l’économie se situe en dessous de la plupart des régions françaises. Elle ne représente qu’une part assez faible du PIB Corse et la population agricole est en diminution alors que la moyenne d’âge  des chefs d’exploitation est toujours très élevée. La production locale, (circuits courts) a du mal à se mettre en place et les jeunes agriculteurs qui sont tentés par cette activité ne sont pas suffisamment aidés.

Le service public des transports maritimes a peu à peu été privatisé depuis 2006 et les services publics en général (santé, éducation, poste, énergie…), quand ils ne sont pas contraints à de sérieuses coupes budgétaires, se trouvent en incapacité d’assumer correctement leurs missions de service public. Nous avons vu les énormes difficultés de l’hôpital public, durant la crise sanitaire déclenchée par le Covid 19.  

A cette crise économique et sociale, s’ajoute aussi ici une grave crise de confiance, une crise morale et  une crise civique. Le développement et l’enracinement plus qu’inquiétant du grand banditisme déstabilise la société. Ce développement de la grande délinquance, trouve depuis longtemps déjà un terrain favorable dans cette économie exsangue, l’économie  d’assistance, la politique clientéliste, et ce n’est pas l’arrivée des nationalistes au pouvoir en Corse il y a cinq ans qui aura modifié la donne. 

En corse comme ailleurs, la crise du système capitaliste.

Mais si la crise a comme partout, des particularités et spécificités locales, insulaires pour la corse, les causes et les raisons de cette crise ne sont pas à rechercher dans une quelconque pseudo-colonisation de la Corse, mais plutôt dans la crise d’un système : le système capitaliste globalisé.

Et toute réflexion sur la situation actuelle, les solutions à avancer et les difficultés auxquelles les populations sont confrontées doivent partir de ce qui est à la racine des problèmes, le déséquilibre sociétal, l’exploitation organisée, l’affaiblissement des services publics, les droits mis à mal, en deux mots, la crise du système capitaliste.

Un ouvrage qui ouvre la réflexion sur les mécanismes internationaux

Aujourd’hui les mouvements sociaux, en Corse comme partout ailleurs sont à la recherche de débouchés, de perspectives.

Je ne surprendrai personne en disant que la question des questions, celle qui préoccupe le plus et qui est au centre des réflexions, c’est la question des convergences, celle de l’union, ou ce qui revient au même, où allons-nous ? Comment en sortir ? Que faut-il faire ? Comment avancer ?

Pour y répondre, il est indispensable de tirer les leçons complètes et sans complaisance de la période  qui s’est terminée….

Nous sommes à gauche, mais il ne suffit pas de le répéter.

L’union de la gauche a marqué profondément l’histoire des luttes sociales en particulier au 20ème siècle. Mais il faut être conscient de l’usure de ces notions. Nous avons vécu le spectacle d’un parti socialiste qui a pratiqué tous les renoncements.

Et les trois dernières décennies  resteront comme  celles de la déroute intellectuelle et morale de la gauche. L’union de la gauche est ainsi devenue une caricature, un simple outil de préservation électoral des appareils. Le PC c’est effondré, le PS a perdu le pouvoir, et la confiance n’est pas prête de se rétablir.

De nombreux mouvements sociaux, grèves, manifestations syndicales ou gilets jaunes, ont  lieux mais tous ces mouvements restent cependant disparates et émiettés. Le souffle leur manque le plus souvent pour dépasser leurs luttes corporatives et l’efficacité,  pour atteindre leurs objectifs.

Le confinement imposé par la crise sanitaire a momentanément interrompu  les manifestations, mais celles-ci même interdites aujourd’hui, ont retrouvé le chemin de la rue, sur les questions sociales, mais aussi contre les violences policières.  

Mais tous ces mouvements buttent depuis longtemps déjà sur l’absence de débouchés politiques. Une crise politique profonde se conjugue avec une grave crise sociale. Cette dramatique carence de perspectives pèse de façon pressente sur tout le mouvement social et surtout doit interpeller les mouvements qui se réclament de la transformation sociale. C’est un problème capital.

Ouvrir dans le rassemblement, une perspective émancipatrice.

Ouvrir une perspective de vrai changement reste aujourd’hui la question des questions. Et il y a urgence. Mais pour cela, un obstacle est à vaincre : la croyance répandue qu’on ne peut éviter d’adapter le pays aux exigences du capital financier… politique qu’a mis en œuvre pendant plus de 30 ans le PS et aujourd’hui Macron, l’ancien ministre de François Hollande. Dans ce cadre, aucune alternative réelle  et crédible n’est possible.

Pourtant, ce ne sont pas les aspirations au changement qui manquent et assez de forces disponibles pour lui donner vie. Il faut à gauche une construction résolument non politicienne, débarrassée des querelles partisanes[2]. Il nous faut être capable d’affirmer des ruptures radicales avec des modes de pensée et certains comportements. L’affirmation de sa propre identité politique n’a de sens, que dans le respect des autres.

Le premier tour des élections municipales en 2020, a une nouvelle fois montré en plusieurs endroits (et la corse n’y échappe pas), que l’ambiguïté est encore de mise. Aujourd’hui, il faut tourner la page et s’engager à construire à gauche, mais dans la clarté. Une gauche sociale, démocratique, environnementale. Une gauche pour l’intérêt général, anticapitaliste.

Jacques Casamarta  


1 Article Le Monde.fr 26/11/2016

2 Nous avons mesuré avec les tweets de JLM, à l’occasion des élections territoriales de 2017 en Corse, ce que la politique politicienne peut être destructrice.

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Lu et….approuvé !
Face à ce problème “capital” qu’est….le capitalisme , il faut savoir être radical et reconstruire à gauche dans la clarté .
Les militants ont du pain….sur la planche !